C’est au 5ème s. av. J.-C. qu’apparaissent les sophistes comme Protagoras d’Abdère ou Gorgias de Léontinoi. Ils viennent remplir un besoin : former les citoyens à la culture du débat qui émerge en même temps que naît la démocratie. Et ils seront présents jusqu’à la fin du monde antique. À l’époque hellénistique (3ème-1er s. av. J.-C.), ils ont toutefois laissé peu de traces : si l’on sait qu’il y a des pratiques rhétoriques, on ignore à quoi ressemblait alors leur enseignement. En revanche, ils connaissent un nouvel âge d’or du 1er au 3ème siècle ap. J.-C. : c’est ce qu’on appelle la « seconde sophistique », avec Dion de Pruse, Lucien, et Philostrate qui en est le théoricien. Mais, dira-t-on, sous l’empire romain, il n’y a plus guère de débat démocratique : pourtant, celui-ci subsiste dans le cadre des cités, qui conservent une certaine indépendance. Et sous l’empire tardif (4ème-6ème s.), la sophistique reste présente, avec Libanios d’Antioche et Procope de Gaza, « le sophiste chrétien ».
On a coutume d’opposer philosophes et sophistes. Les deux noms ont la même racine, sophia, dont le premier sens est « savoir-faire technique », c’est-à-dire capacité à mettre en application une théorie (comme l’architecte qui réalise un projet en négociant avec la réalité), le second « savoir », et le 3ème « sagesse » (qui est un savoir-faire moral : ainsi Ulysse, capable de s’adapter tout en restant fidèle à lui-même, est un modèle de morale pour certains). Le philosophe, « amant de la sophia » est plutôt du côté du deuxième et du troisième sens, le sophiste, « expert de la sophia », plutôt du côté du premier et du deuxième. Mais la distinction n’est pas nette avant que Platon ne vienne les opposer vigoureusement.
Qu’est-ce donc que la sophistique ? Il serait injuste de l’associer au « sophisme », raisonnement spécieux. Il y a peu de sophismes chez les sophistes, et ce ne sont que des outils pédagogiques pour apprendre aux élèves à ne pas se laisser tromper. Les sophistes sont des spécialistes, à la fois enseignants et praticiens, de l’art de bien parler, grâce à l’étude des poètes et à des entraînements rhétoriques ; de l’art de bien penser ; de la culture générale ; et de la formation du citoyen – contrairement à Platon, ils sont des défenseurs de la démocratie.
Après avoir donné cette définition de la sophistique antique, le conférencier présente un tableau de la paidéia (éducation) grecque sous l’empire romain. Le cursus traditionnel comporte trois degrés, plus ou moins comparables à ceux de notre éducation moderne : la grammaire (lecture, écriture, et découverte de la mythologie, le tout à partir du texte homérique), enseignement dont bénéficient, semble-t-il, 20% de la population ; les progymnasmata, exercices préparatoires à la rhétorique, et des cours spécialisés (sophistique, philosophie) s’adressant à une poignée d’intellectuels.
Nous connaissons bien les progymnasmata grâce à quatre manuels scolaires s’échelonnant du 1er au 5ème siècle et témoignant d’une vraie permanence des pratiques. On peut y voir les ancêtres de l’écriture créative ! Les élèves apprennent à composer des fables, des récits (sur des sujets mythologiques), des éthopées (imaginer les paroles que tel personnage aurait pu prononcer dans telle circonstance, par exemple Médée avant de tuer ses enfants), des ekphraseis (qui ne sont pas seulement des descriptions, mais des récits visuels). Nous avons également conservé des modèles de rédactions écrits par des sophistes… et des copies d’élèves, retrouvées sur des papyrus égyptiens !
Un exercice préparatoire à la rhétorique judiciaire consiste dans l’analyse des « états de cause » : on définit la cause à plaider en établissant une série impressionnante d’alternatives qui n’est rien d’autre qu’un algorithme ! Autre exercice (plus connu) cher à la sophistique : défendre le pour et le contre. La « contestation » démontre qu’un récit n’est pas crédible ; la « confirmation » démontre qu’il l’est malgré les apparences. V. Decloquemont nous en donne des exemples amusants. De même pour l’éloge et le blâme d’une même personne (en choisissant chaque fois des traits différents de cette personne). Quant à la comparaison, on la retrouve dans l’œuvre de Plutarque.
Les sophistes, conclut le conférencier, sont morts avec Procope de Gaza – mais leur nom seulement : à l’époque byzantine, on retrouve toute la nomenclature de la sophistique. Plus largement, la sophistique est l’ancêtre des cours de lettres, de rhétorique, d’éloquence, et de communication. Et dans un ouvrage récent, un Manuel de rhétorique sous-titré Comment faire de l’élève un citoyen, ne retrouve-t-on pas précisément l’esprit de la sophistique ?
(F.C.N.)
