Adhésion

Hérode le Grand entre Jérusalem et Rome

L’évangéliste Matthieu et des générations de peintres ont fait au roi Hérode une très fâcheuse réputation. Mais dans quelle mesure la mérite-t-il ? C’est ce qu’a entrepris d’examiner François Richard, professeur émérite d’histoire romaine à l’Université de Nancy, en s’appuyant notamment sur les ouvrages de Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs (1) et Les Antiquités judaïques.

Le conférencier estima à juste titre nécessaire de retracer brièvement l’histoire de la Judée depuis le retour des exilés de Babylone. Incorporée à l’empire perse achéménide puis à celui d’Alexandre, la région fut ensuite englobée dans les royaumes des successeurs du grand conquérant, celui des Lagides d’Alexandrie d’abord, puis celui des Séleucides d’Antioche. Après la révolte conduite au IIème siècle2 par Judas Macchabée contre Antiochus IV, la Judée conquit une indépendance de fait, sinon de droit, sous l’autorité de souverains de la famille de Judas, les Hasmonéens, qui cumulaient les fonctions de roi et de grand-prêtre. Ils étendirent progressivement leur souveraineté à la Samarie et à la Galilée au nord, à l’Idumée au sud, imposant à leurs nouveaux sujets la loi de Moïse. Mais les crises dynastiques qui ébranlaient la monarchie séleucide n’épargnèrent pas la royauté hasmonéenne. Dans les années Soixante, deux frères s’affrontaient pour exercer le pouvoir à Jérusalem, Aristobule et Hyrcan II dont le principal conseiller était l’Iduméen Antipater, le père d’Hérode. En 63, les frères ennemis se tournèrent vers Pompée qui venait d’imposer la loi de Rome à la Syrie. Antipater réussit à convaincre le grand Romain de miser sur Hyrcan, c’est à dire sur lui-même Antipater. Rome n’eut pas à regretter ce choix car Antipater se révéla un fidèle ami et allié du peuple romain, sachant faire au bon moment le bon choix, césarien.

Hérode dut son accession à la royauté à son père, à Rome, mais aussi à lui-même. À la mort d’Antipater en 43, son fils lui succéda auprès d’Hyrcan. En 40 il fut intronisé à Rome par le Sénat poussé par Octavien et Antoine. Mais il dut faire la conquête de son royaume envahi par les Parthes et placé par eux sous l’autorité d’un neveu d’Hyrcan. Maître de Jérusalem en 37, le roi Hérode soutint fidèlement Antoine pendant la guerre civile, mais après Actium il parvint habilement à capter la clémence d’Auguste. Il put ainsi continuer à régner jusqu’à sa mort en 4 après J.C. en prenant bien soin d’éliminer tous ceux qui auraient pu songer à le détrôner, femme et fils compris (3).

Le royaume d’Hérode était multiethnique et pluriconfessionnel. Dans ce qui avait été le royaume d’Hyrcan, les Juifs étaient largement majoritaires, ceux de Judée regardant d’un peu haut ceux de Galilée, de Samarie… et d’Idumée. Fils d’Iduméen et donc réputé « demi-Juif », Hérode se garda d’intervenir dans les affaires religieuses, se contentant d’avoir épuré une fois pour toutes le Sanhédrin au début de son règne et de nommer à sa guise le grand-prêtre. « Dur avec les Juifs » selon Flavius Josèphe, il se montra « doux avec les Grecs » des cités de la côte méditerranéenne et de la Décapole proche de la Galilée qu’ Auguste lui avait confiées. Le roi fonda d’ailleurs luimême des cités de type grec comme Césarée sur la côte ou Sébaste (de Sébastos, traduction grecque d’Auguste) en Samarie. Enfin Hérode qui avait reçu d’Auguste le sud de la province de Syrie ne chercha nullement à y imposer la loi de Moïse.

Les Romains demandaient à Hérode de tenir en mains solidement ses peuples dans la subordination à l’Empire tout en les dispensant d’une administration directe. Pour cela le roi pouvait s’appuyer sur une armée de mercenaires cantonnés dans six grandes forteresses ainsi que dans la tour Antonia à Jérusalem. Il disposait pour les solder de très gros moyens grâce aux impôts dont les Romains ne prélevaient rien et surtout grâce à ses énormes richesses foncières qui faisaient de lui de très loin le plus gros propriétaire du royaume. Elles lui permirent aussi d’édifier de superbes palais comme ceux de Césarée et Jérusalem.

Mais Hérode ne fut pas qu’un tyran brutal, sanguinaire et fastueux. Il eut aussi une politique. Elle consistait à prouver aux Juifs que sous sa conduite, une franche acceptation de leur insertion dans l’empire romain leur garantissait la paix dans le respect de leur religion. Un des principaux instruments de cette politique fut la construction d’un nouveau temple grandiose à Jérusalem, dont le chantier fut mené en même temps que celui du port de Césarée où purent aborder les pélerins de la Diaspora (en passant devant le temple édifié à Rome et à Auguste). Hérode se voulait d’ailleurs le protecteur des Juifs de la Diaspora et pour garantir leurs privilèges toujours remis en cause dans les cités grecques de Syrie et d’Égypte, il comblait ces dernières de présents, y compris sous forme d’édifices publics.

Les Juifs admiraient le Temple et se félicitaient de la venue des pélerins, source de considérables revenus. Mais ils appréciaient moins que soit effectué chaque jour dans le Temple même le sacrifice en holocauste d’un taureau et de deux agneaux « pour l’empereur et le peuple romain », même si l’holocauste était financé par l’empereur. Finalement Hérode n’avait pas réussi à se faire accepter et à faire accepter sa politique par ses sujets juifs, car au fond de leur cœur subsistait un rejet en quelque sorte viscéral de la présence romaine. Qu’il ait tenté de le faire disparaître mérite sans doute qu’on lui conserve l’épithète de « Grand ».

Ce compte-rendu paraîtra peut-être un peu long, mais il est très loin d’épuiser la richesse de cette conférence, la cinquième que François Richard nous faisait l’amitié de nous proposer. Comme les précédentes, elle a ravi l’auditoire qui remplissait la salle de l’Escale et a valu le soir même une nouvelle adhésion à notre association.

Notes

  1. Œuvre dont Pierre Savinel, fondateur de notre section, assura la traduction aux éditions de Minuit en 1977, ce que le conférencier ne manqua pas de rappeler.
  2. Sauf indication contraire, les dates sont données avant notre ère ou, comme on le disait autrefois, avant Jésus-Christ.
  3. Mais il n’y a de mention du « massacre des Innocents » que dans le seul évangile de Matthieu.
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