Quel était le rapport des médecins à la douleur avant l’utilisation des anesthésiques au XIXe siècle ? Considéraient-ils la douleur de leurs malades comme un mal inévitable ? S’y montraient-ils attentifs ou au contraire indifférents, comme on a parfois tendance à l’imaginer aujourd’hui ?
L’étude transversale d’ouvrages médicaux publiés entre 1500 et 1750 révèle que la douleur était en réalité une question alors très présente dans le champ de la médecine pratique – dans les recueils d’observations, les traités de chirurgie ou de pharmacologie… Ainsi la notion de douleur est détaillée chez Thomas Sydenham et son Traité de la goutte de 1683, riche en métaphores et en descriptions ; les Observations de médecine de Lazare Rivière de 1680 (la douleur peut être cruelle, voire transfixiante…) ; le De materia medica de Dioscoride où apparait la classe des médicaments « anodins » c’est-à-dire antalgiques ; les traités de chirurgie, souvent en langue vernaculaire, notamment celui d’Ambroise Paré qui conseille la ligature du nerf avant l’amputation…
Contre toute attente, les médecins de cette époque ancienne dépeignent parfois très précisément la douleur de leurs malades, y compris celle des plus jeunes, régulièrement qualifiée d’« insupportable » ou même d’« inexprimable ». Il existe même des questionnaires qui, dans le cadre de consultations médicales à distance, accordent une grande place au type de douleur ressentie, à son intensité, sa temporalité, sa récurrence et sa localisation. Il existe une vingtaine de termes pour exprimer la douleur, et certains médecins dénoncent la trop grande technicité des termes pour les patients.
Cela peut nous étonner aujourd’hui : l’un des socles de connaissance sur lequel s’appuie le savoir médical ancien de la douleur est l’observation des corps, un autre est la rhétorique. Celle-ci permet d’accéder à une intériorité. Le quatrième tome des Charactères des passions : « Nature et effets de la douleur » de De La Chambre (1662) est analysé. La « passion de douleur » est aussi bien la douleur corporelle ou sensible que la tristesse ou « douleur spirituelle ». Et il y a réciprocité entre douleur corporelle et tristesse. Enfin les notions de douleur et de souffrance sont distinctes au XVIIe siècle, ce qui est différent aujourd’hui. Au sein des signes de la douleur, les « façons de parler » ordinaires reçoivent une grande attention.
Revenir sur la spécificité de cette approche ancienne permet de déplacer le point de vue sous lequel on considère habituellement la douleur et de nous rendre attentifs à la dimension lexicale de ce phénomène.
(J.C.)
