Pour l’honnête homme, en France, aujourd’hui, le nom de Guillaume Budé n’évoque guère que deux choses : la collection des universités de France, dite collection Budé, et le rôle qu’a tenu le grand érudit, en 1530, dans la fondation du Collège Royal (actuel Collège de France).
Quand, en 1917, au beau milieu de la grande guerre, fut créée aux Belles Lettres une collection de textes antiques rigoureusement édités, on la baptisa d’un nom capable de représenter la philologie française face à l’ennemi allemand, fort réputé dans ce domaine scientifique. C’est le nom de Budé qui s’imposa, comme l’incarnation même de l’humanisme renaissant : le seul érudit du Royaume à la hauteur des grands Italiens.
L’œuvre immense de G. Budé est presque exclusivement en langue latine, à une époque où la défense et illustration de la langue française commence à être d’actualité. Mais le latin offre au savant la possibilité de correspondre avec toute l’Europe savante. Trois grands massifs philologiques se distinguent dans sa vaste production :
– Les Annotations sur les Pandectes (1507) – analyse du vocabulaire de ce grand ouvrage de jurisprudence, connu aussi comme le Digeste. Le travail magistral de Budé marque la fondation de l’humanisme juridique.
– Le De Asse (1515) – considérations sur toute l’Antiquité, à partir des poids, des mesures et des prix. Entre la thèse et l’essai, ce livre foisonnant et déroutant pour un moderne, est un des premiers exemples de monographie savante. Derrière une érudition inouïe, se cache un auteur soucieux de son style et non dénué de maniérisme. Le célèbre Érasme, ami et rival, le lui reproche avec une douce ironie : « Tu ne sais pas retirer la main du tableau. »
– Les Commentaires sur la langue grecque (1529) – recueil lexicographique auquel toute l’époque viendra puiser, à commencer par Rabelais. Tout Pantagruel est traversé par Budé ! L’ouvrage sera imité par Étienne Dolet pour le latin (Commentarius linguae latinae, 1538).
G. Budé est un maniaque de la correction et de l’auto-correction. Il faudra ainsi attendre 1548 pour que les Estienne publient les Commentaires en y intégrant tous les ajouts et corrections que l’auteur avait continué à porter à son œuvre tout au long de sa vie. L’examen des livres appartenant à la bibliothèque du savant est à cet égard particulièrement instructif. On ne trouve jamais d’ex libris dans ces volumes, mais il est impossible de se tromper sur leur provenance. Les ouvrages sont parsemés de manicules, obèles, fleurons en forme de trifolium… Un système complexe a été élaboré par l’auteur pour intervenir sur ses travaux, après édition. Ce code n’est pas toujours aisé à comprendre, mais le conférencier, qui s’y est particulièrement attaché, insiste sur la caractère artistique des notes de Budé, comme si l’humaniste essayait à sa manière de revenir de l’imprimé au manuscrit.
Malgré la notoriété de l’auteur, l’œuvre de G. Budé reste aujourd’hui peu étudiée et relativement mal connue. C’est que son accès implique des connaissances nombreuses : dans les langues anciennes, évidemment, mais aussi en histoire du livre et dans le maniement des manuscrits. La brillante conférence de R. Menini, abondamment illustrée, aura tenu l’assistance sous le charme et empli de fierté les membres de l’association Budé. La figure tutélaire de Guillaume Budé, en 2026, comme en 1917 ou en 1529, incarne parfaitement les exigences intellectuelles, les attentes morales et le bonheur esthétique de l’humanisme.
(LT)
