Adhésion

Les premiers Mérovingiens : conquérants et administrateurs

M. Bruno Dumézil nous a offert une conférence remarquable. La salle était pleine, le bouche-à-oreille avait bien fonctionné à l’université et dans nos rangs. Et nul n’a été déçu… Nous avons compris que nous n’avions pas appris grand-chose, ou des choses fausses quand au collège et au lycée il était question du Moyen Âge. Cédons la parole au professeur : « Sur les vignettes ornant les manuels scolaires, on trouvait encore il y a peu l’image d’un souverain avachi sur une couche tirée par un char à bœufs. La légende indiquait qu’il s’agissait là du roi mérovingien, le représentant d’une dynastie de fainéants appelée à être bientôt remplacée par une famille plus dynamique, celle des Carolingiens. Depuis le XIXe siècle, l’Histoire de France officielle n’est guère tendre avec la première dynastie royale : entre les reines meurtrières et les rois mal culottés, on peine à y trouver une figure présentable, sans doute parce qu’ils ont été présentés comme des « Germains », autant dire de presque étrangers à la nation française perçue comme gallo-romaine. L’identité germanique des Mérovingiens constitue un faux problème. Si les souverains de la dynastie s’intitulaient « Rois des Francs » et si leur aire de domination était appelée le regnum Francorum (le  « royaume des Francs »), cette définition dissimule des réalités complexes : identité politique et ethnique ne se recouvraient que rarement au haut Moyen Âge. Un évêque des années 540 félicite d’ailleurs Théodebert Ier de réussir à gouverner une telle mosaïque humaine : « Si ton sceptre est unique, tes sujets sont nombreux ; si ton peuple est divers, ta domination est unifiée ; si ton royaume est solide, ton empire est étendu », écrit-il.

Dans l’ensemble, les Mérovingiens avaient adopté une bonne partie des pratiques de gouvernement tardo-antiques, soit apprises directement de Rome, soit reçues des Burgondes, des Wisigoths et des Ostrogoths, peuples dont le degré de romanisation était encore supérieur au leur. À partir des années 530, le royaume mérovingien disposait ainsi d’une structure quasi-étatique, où le souverain produisait du droit, dirigeait les forces armées et encadrait le système d’imposition. Le territoire était quadrillé de districts, pour la plupart hérités de la carte des cités romaines, où le roi nommait de grands administrateurs qui portaient les titres antiques de duc (dux), patrice (patricius) ou comte (comes). Ces officiers demeuraient sous l’étroite surveillance du Palais et pouvaient facilement être révoqués ou déplacés. Les Byzantins se montraient admiratifs et, dans les années 580, le chroniqueur Agathias pouvait écrire : « Les Francs ont pour l’essentiel le régime politique des Romains, observent les mêmes lois, ont les mêmes usages en ce qui concerne les contrats […]. Ils ont des magistrats dans leurs villes […] et, pour une nation barbare, ils me paraissent fort civilisés et très cultivés ».

Convertie au catholicisme dans le courant des années 500, la dynastie mérovingienne affirmait en outre diriger un royaume chrétien. Dès la fin du règne de Clovis, la famille royale multiplia les fondations d’églises, de monastères ou d’institutions charitables. Rois et reines mérovingiennes apparaissent en outre comme des interlocuteurs importants du siège pontifical sur les questions d’orthodoxie, de discipline ecclésiastique ou d’envois de missions vers les peuples lointains. Malgré quelques tensions ponctuelles, l’Église reconnaissait au roi mérovingien un statut particulier puisqu’il avait la responsabilité du Salut de l’ensemble de ses sujets. Le Mérovingien disposait ainsi d’un « ministère prophétique » selon les conciles gaulois. Romain de culture, bon administrateur et prince chrétien, le souverain franc présente certes des pratiques successorales étonnantes. Il en résultait une recomposition permanente du territoire, qui rend difficile toute cartographie précise des royaumes francs. À l’image des partitions de l’Empire romain tardif, les premiers « grands partages » mérovingiens servaient aussi à protéger des intérêts géopolitiques : le territoire était immense, des Pyrénées à la Saxe et de la Mer du Nord au Danube, et il fallait pouvoir démultiplier les commandements pour espérer le contrôler ou l’étendre. À partir des années 670, mais surtout à partir de 717, la royauté mérovingienne connut une crise dont une grande famille austrasienne put tirer profit. Les Pippinides, bientôt appelés Carolingiens, parvinrent à capter les pouvoirs royaux puis à s’emparer du trône en 751. Pour justifier ce coup d’État sans doute plus impopulaire qu’on ne l’a dit, les nouveaux venus arguèrent de l’impuissance politique et de l’incurie religieuse des Mérovingiens. Efficacement relayée par les propagandistes de Charlemagne, cette légende noire devint la vérité historique. Encore aujourd’hui, les trois siècles d’histoire du royaume mérovingien demeurent souvent éclipsés par l’image de l’Empire carolingien, pourtant bien éphémère. »

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