Maxime Yevadian revient sur deux siècles d’histoire de l’Arménie, depuis 1828, date de l’entrée de l’acteur russe dans le Sud Caucase, jusqu’à l’extrême actualité, en anticipant sur 2028, qui sera la fin du mandat actuel du président turc Erdogan. Il rappelle en introduction la situation géographique du plateau arménien, île de montagnes et forteresse naturelle qui domine la région, ce qui en a fait une zone d’interface entre les empires romain, byzantin/ottoman et perse. En 1639, le traité conclu à Constantinople divise le plateau arménien et définit la frontière entre les deux empires ottoman et safavide ; cette frontière se lit encore dans la géographie politique du Moyen-Orient. L’Arménie connaît alors une certaine stabilité et une forte expansion commerciale, grâce aux négociants arméniens qui sillonnent les routes commerciales de la Chine jusqu’à l’Europe, avec une densité particulière de ces itinéraires sur le plateau arménien.
1. 1828 : l’entrée en scène de l’acteur russe.
En 1828 les Russes prennent pied dans le Sud Caucase ; ils veulent accéder à des bases maritimes dans des eaux chaudes. Ils reçoivent le soutien de la population arménienne soumise à l’arbitraire du joug ottoman. Le tsar crée une « province arménienne » 2 autour de la plaine de l’Ararat (Erevan et Nakhitchévan) et de nombreux Arméniens viennent en Arménie Orientale, à partir de l’Iran et de l’empire ottoman.
2. 1870/80-1907 : l’entrée en scène des européens pour contenir l’expansionnisme russe.
Ce sont surtout les Britanniques qui sont intéressés par cette région du Sud Caucase, car ils veulent trouver une voie de communication commode entre l’empire indien et les régions autour de la Méditerranée, l’axe de communication idéal pour eux étant la vallée de l’Ararat. Le Sud Caucase apparaît ainsi comme un champ de bataille secondaire de la guerre de Crimée (1853-1856), qui oppose l’empire russe à la France, le Royaume-Uni et l’empire ottoman. L’affaiblissement de l’empire ottoman laisse cependant intacte sa capacité de répression ; en 1894-1896 le Sultan Abdul Hamid veut écraser le mouvement des minorités, dont les Arméniens ; les massacres font 300 000 morts, entraînant l’indignation internationale, et leur dénonciation par Charles de Foucauld.
3. 1914-1920 : la déflagration de la première guerre mondiale.
En 1914, l’empire ottoman entre en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie ; les Arméniens se trouvent engagés des deux côtés, dans l’armée ottomane et dans l’armée russe. En 1915-1916, c’est le génocide des Arméniens, perpétré par l’empire ottoman, faisant 1,5 million de morts, des déportations et des islamisations forcées, sur les 2,3 millions de la population totale arménienne. Le Caucase est un front secondaire de la guerre de 1914-1918, il est tenu par l’armée tsariste, qui se retire en laissant le champ libre à l’expansion ottomane. M. Yevadian rappelle le siège de Bakou, du 25 avril au 25 juin 1918, où toutes les minorités de Bakou se sont unies pour empêcher l’armée germano-turque de prendre possession du pétrole de Bakou, résistance qui n’a pu empêcher les massacres des Arméniens dans la plaine du Karabagh.
4. La première république arménienne (1918-1920).
Premier état arménien depuis le 14e siècle, la jeune république naît dans des conditions très difficiles ; elle institue cependant le suffrage universel, donne le droit de vote aux femmes et fonde la première université en 1919. Elle est dissoute le 2 décembre 1920 et est en partie cédée à l’Armée rouge et en partie aux Turcs kémalistes. Le Haut-Karabagh est donné au nouvel état appelé Azerbaïdjan. Le traité de Lausanne en 1923 est un recul complet par rapport au traité de Sèvres de 1920 : pour obtenir une paix durable avec la Turquie, « les Arméniens sont sacrifiés », selon les les mots du chef de la délégation britannique. C’est le dépeçage de l’Arménie, annexée pour partie par la Turquie kémaliste et pour partie par l’URSS, dont elle devient l’une des quinze républiques socialistes soviétiques.
5. L’effondrement de l’URSS, l’indépendance de l’Arménie et l’entrée en scène d’un nouvel acteur, les USA.
L’effondrement de l’URSS en 1991 est une déflagration politique au Caucase et va permettre au pouvoir américain d’imposer sa puissance, face à la Russie en Europe centrale, au Caucase et en Asie centrale, et face à la Chine. L’Arménie devenue indépendante en 1991 connaît d’importantes difficultés et une grande soif de changements. C’est la période des révolutions des couleurs dans les anciennes républiques de l’URSS, Révolution des Roses en Géorgie (2004), Révolution orange en Ukraine (2014) et Révolution de Velours en Arménie (2018), qui amène l’élection de Nikol Pachinian comme premier ministre, sur un programme de rupture avec les oligarques et le monde russe et une volonté d’occidentalisation.
6. La période actuelle : les guerres du Haut-Karabagh
Les années 2014-2015 voient l’expansion du néo ottomanisme et de l’islamisme, avec l’arrivée au pouvoir en 2002 d’Erdogan et la mise en place d’un impérialisme local dont un des théâtres importants est la Syrie. On assiste à un réarmement massif de l’Azerbaïdjan depuis 2005 et à son renforcement, grâce à la manne pétrolière puis gazière et l’appui de Moscou, les relations solides avec la Turquie d’Erdogan et le soutien d’Israël. Le territoire du Haut-Karabagh est une enclave, à peuplement majoritairement arménien, qui, sous la période soviétique, a été rattachée à l’Azerbaïdjan, et qui est depuis disputée par les deux pays, Arménie et l’Azerbaïdjan. La première guerre du Haut-Karabagh, déclenchée par l’Azerbaïdjan, se conclut par un cessez-le-feu en 1994, qui gèle le conflit sans le régler. La deuxième guerre du Haut-Karabagh, qui dure 44 jours de septembre à novembre 2020, oppose l’Arménie et une coalition autour de l’Azerbaïdjan des pays autoritaires, la Turquie d’Erdogan et le Pakistan, avec l’appui de mercenaires syriens et de milices djihadistes ; elle aboutit à la capitulation arménienne le 9 novembre 2020. Cette guerre signe le retour de la Russie, grande gagnante du conflit, dans le Sud Caucase. Mais en février 2022, c’est la guerre en Ukraine, qui détourne la Russie du Sud Caucase. De décembre 2022 à septembre 2023, l’Azerbaïdjan, avec le soutien passif de Moscou, ferme le corridor de Latchine, seul passage reliant le Haut-Karabagh à l’Arménie ; c’est le blocus du Haut Karabagh, qui prend fin le 19 septembre 2023, avec l’invasion militaire de l’Azerbaïdjan et l’exode de la population arménienne, et l’Arménie ne peut rien faire d’autre qu’abandonner le Haut-Karabagh. La situation actuelle dans le Sud Caucase confirme son statut de carrefour géopolitique. La Turquie soutient l’Azerbaïdjan et la Russie s’impose comme la puissance référente de la région, en réaffirmant sa zone d’influence historique.