Même si l’annonce de la panthéonisation de Marc Bloch a été faite cent ans, jour pour jour, après l’entrée de Jean Jaurès au Panthéon décidée par le gouvernement du Cartel des Gauches présidé par Édouard Herriot, ce centenaire est passé totalement inaperçu. Totalement ? Non ! La section lyonnaise de Guillaume Budé a choisi un sujet sur Jaurès pour ouvrir le cycle des conférences 2024-2025. Appel a été fait à Madame Catherine Moulin : cette ancienne élève de la Khâgne du Parc, professeure agrégée d’histoire au lycée Branly, siège depuis une trentaine d’années au Conseil d’Administration de la Société d’études jaurésiennes et au Comité de rédaction des Cahiers Jaurès. Elle a ainsi été amenée à écrire sur Jaurès de nombreux articles, à collaborer à des ouvrages collectifs sur le grand tribun et à publier en 2020 un Jaurès en Rhône-Alpes. Forte donc à la fois de son expérience professionnelle et de sa parfaite connaissance des textes de Jaurès notamment sur l’éducation, Madame Moulin a choisi de traiter de « Jean Jaurès, une conception novatrice de l’éducation ».
La conférencière a articulé son propos en trois parties, toutes trois solidement charpentées. Dans la première était cernée la place essentielle, existentielle pourrait-on dire, des questions éducatives dans les occupations et préoccupations de Jaurès. La deuxième partie soulignait que, pour Jaurès, la question éducative était un enjeu essentiel pour la construction, graduelle, de la République sociale, « la République jusqu’au bout », qui permettrait de bâtir une nouvelle organisation du travail et de la société garantissant à la fois les droits politiques et les droits économiques et sociaux des travailleurs. La troisième partie cernait la conception jaurésienne de l’enseignement, une conception novatrice et exigeante, ne faisant pas table rase de l’école de la « République bourgeoise », mais visant à faire jouer à l’école un rôle pleinement émancipateur et à respecter le droit fondamental de l’enfant à « être mis en communication avec toute la pensée humaine ».
Le résumé que Madame Moulin nous a fait l’amitié de communiquer et qui figure ci-dessous dégage les lignes de force de cette belle conférence avec les mêmes qualités de clarté et de rigueur. Mais il ne peut évidemment pas rendre compte de la richesse, de la finesse et du sens de la nuance des analyses, toujours ancrées sur des citations des nombreux textes de Jaurès consacrés à l’éducation, telle la Lettre aux instituteurs et institutrices du 15 janvier 1888, qui fut lue par un collègue et ami de Samuel Paty lors de la cérémonie solennelle dans la cour de la Sorbonne le 21 octobre 2020.
En février 1982 Gérard Collomb, alors jeune député socialiste, avait prononcé pour la section lyonnaise de Budé une conférence intitulée « Présence de Jaurès ». Quarante-deux ans plus tard, Catherine Moulin a su, de l’avis de tous ses auditeurs, nous rendre Jaurès étonnamment présent en faisant « vivre la flamme du foyer et de la pensée jaurésienne », comme le souhaite Gilles Candar, président de la Société des études jaurésiennes.
J. P. – Résumé (Abstract en français universitaire)
Jean Jaurès (1859-1914) ne cessa d’être, selon ses propres mots, un « éducateur du peuple », lui qui, normalien et agrégé de philosophie, fut un très bon exemple de la méritocratie républicaine. Même lorsqu’il devint à partir de 1893 l’une des grandes figures du mouvement socialiste et de la vie politique de la IIIe République, il resta profondément attaché au monde de l’école, prononçant d’importants discours et écrivant de très nombreux articles sur la question éducative. En effet, pour Jean Jaurès, celle-ci est intrinsèquement liée à la construction de la république sociale, la « république jusqu’au bout », qu’il appelle de ses vœux.
Jaurès propose un enseignement exigeant et généreux, porteur d’un idéal démocratique et social, un enseignement qui repose sur la diffusion auprès de tous les enfants d’une vaste culture générale, littéraire, artistique, historique, mais aussi scientifique et technique. Admirateur de Condorcet, Jaurès défend l’idée d’un enseignement basé sur la raison, l’esprit critique et la démarche expérimentale. La finalité de l’enseignement est d’éveiller l’enfant à une réflexion personnelle, tout en laissant s’exprimer en lui « le don spontané d’imagination » et en tenant compte de sa perception du réel différente de celle de l’adulte.
Par l’éducation, Jaurès vise une double émancipation : celle de la classe ouvrière et de la société tout entière, mais aussi l’autonomie intellectuelle et l’épanouissement de l’individu.